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Areva peut changer le monde en changeant au Niger
Publié le mercredi 16 juillet 2014   |  Financial Afrik


La
© AFP par DR
La mine de Somaïr, exploitée par le groupe Areva au Nord Niger


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Au Niger, depuis 1970, Areva est un Etat dans l’Etat. Le 26 mai 2014, le groupe français et l’Etat nigérien ont renouvelé un contrat d’exploitation de deux mines d’uranium après 18 mois de négociations. L’accord le plus favorable jamais consenti par Areva au Niger.

Areva, n’est pas une société comme les autres. Si le ministère français de l’intérieur est présent au dernier étage du siège, c’est parce qu’il s’agit d’une entreprise hautement stratégique. Pour les anciens de la maison, 18 mois de négociations avec Niamey sont bien la preuve que les choses changent. Car pour beaucoup, le Niger continue d’être regardé comme une ex-petite colonie de 1. 267 000 km², peuplée comme Paris et Marseille réunis, où le groupe tire 20 des 75% de la production française d’électricité d’origine nucléaire depuis 40 ans. De plus, l’actuel chef de l’Etat nigérien a passé plus de 10 années au sein d’une filiale du groupe Areva. Pendant 11 ans, Mouhadoud youssifi a été tour à tour stagiaire (1976-1980), secrétaire général (1985-1986), directeur des exploitations (1986-1991) et directeur technique (1991-1992) de Somaïr.

L’application de la loi 2006, qui constituait la pomme de discorde entre les parties, fera croître la redevance minière de 5,5 à 12%, en échange d’une exemption de TVA à Somaïr et Cominak, deux entités d’Areva. Le groupe accepte par ailleurs de financer «la route de l’uranium» dans le nord du pays à hauteur de 90 millions d’euros, un programme de développement agricole d’un montant de 17 millions d’euros, ainsi qu’un nouveau siège social à Niamey regroupant toutes les sociétés nigériennes liées à ses activités. L’accord engage enfin le groupe français à privilégier la nomination de directeurs généraux de nationalité nigérienne aux conseils d’administration de la Somaïr et de la Cominak en 2014 et 2016. De mémoire d’analyste, jamais accord entre Paris et Niamey n’avait été aussi favorable au Niger. Et si Areva changeait?

Premier partenaire industriel

Areva participe déjà au développement économique du Niger, dont il est le principal partenaire industriel. Depuis 2006, le groupe estime avoir «redéfini et renforcé sa politique de soutien au développement des populations vivant à proximité des mines (communes urbaines et communes rurales avoisinantes)». Mais les populations concernées attendent des résultats plus concrets. Le groupe a par ailleurs prévu de consacrer 30 millions d’euros sur cinq ans à «des projets de développement économique en faveur du Niger». Le problème, c’est qu’à travers ses initiatives locales de développement durable, de micro finance, ou d’appui à la formation pour contribuer à la croissance, c’est encore et toujours les alliés du groupe qui en bénéficient.

En 2012, l’uranium représentait 43% des exportations du Niger, et seulement 5,8% de son PIB. La même année, le chiffre d’affaire d’Areva a atteint 9 milliards d’euros contre 2 milliards pour le budget de l’Etat nigérien. S’il existe des opportunités dans les industries extractives, agroalimentaires et même manufacturières, la faiblesse de l’appareil de production du Niger ne permet pas une pleine insertion à court terme dans les chaînes de valeur mondiales. S’il le souhaitait, le groupe français pourrait également contribuer à résorber ce déficit, sans se ruiner, ni outrepasser ses missions sociales, mais en usant de son influence auprès des autorités locales.

Premier employeur privé

Premier employeur privé du Niger avec près de 6000 emplois directs et indirects dans le pays, Areva déclare s’être engagé, «dès le début de son implantation au Niger, à assurer les meilleures conditions sanitaires à ses collaborateurs». Cette déclaration ne tient pas compte des cas de litiges où la «responsabilité fautive» du groupe a souvent été engagée. Areva signale unilatéralement que “plus de 25 millions d’euros sont consacrés depuis 6 ans à des actions de développement économique et sociétale (…) et plus de 37 millions d’euros de taxes diverses payées au Niger en 2009, auxquelles s’ajoutent 3 millions d’euros de contributions sociétales”.

Le groupe français oublie de signaler qu’en 40 ans, il a bénéficié de près de 598 millions d’euros d’exonérations fiscales qui auraient pu contribuer à la création de milliers d’emplois locaux. De plus, c’est grâce à l’accord du 26 mai 2014 que les nigériens pourront enfin occuper les fonctions de directeurs généraux au sein du groupe. Une avancée tardive mais appréciable. Appliquer au Niger les normes éthiques qu’il respecte en France pourrait contribuer à donner à Areva l’image d’un leader ayant une vraie dimension mondiale en termes de transparence et de justice sociale. C’est donc une réelle opportunité pour le groupe de raconter une autre histoire.

Premier pollueur du pays

Selon Areva, les activités minières de Somaïr et de Cominak font l’objet d’une surveillance environnementale rigoureuse. «Cette démarche, déclare le groupe, est complétée par une politique de prévention des risques pour assurer le plus haut niveau de sûreté des installations et protéger l’environnement». Si Areva a effectivement intégré la sécurité comme une composante de son métier et développé une politique de prévention, la transparence prônée par la charte du groupe reste imparfaite. Le groupe pourrait non seulement reconnaître et indemniser les personnes affectées par ses activités, mais aussi améliorer sa communication.

La littérature de recherche et les rapports très documentés de plusieurs ONG telles que Médecins du Monde, Oxfam ou Sherpa permettent de mesurer l’impact des activités d’Areva en Afrique après plus de 40 ans d’exploitation. Depuis 2000, la formule bien connue d’Areva aux victimes de radiations radioactives en Afrique : « il convient de prouver scientifiquement que ces maladies sont dues à l’activité professionnelle » n’est plus sans rappeler Irina Brockovich, seule contre tous du réalisateur américain Steven Soderbergh. Devant les avancées de la recherche scientifique, le groupe français serait bien inspiré de changer de discours.

Premier agent d’insécurité

Areva peut-il continuer à exploiter l’uranium en étant inquiet (?), le petit peuple nigérien continuer à se plaindre (?) et les ONG à se mobiliser pour la justice ? Ce triple questionnement dépasse la sphère humanitaire. Il va jusqu’à interroger la stabilité du pays et la géopolitique de la région. La littérature de recherche démontre que la plupart des problèmes sociaux que connait le Niger actuel reposent sur l’injustice et les inégalités. Les autorités locales observent que « pendant 40 ans, le Niger a été un des plus grands producteurs mondiaux d’uranium mais qu’il est resté, dans le même temps, un des pays les plus pauvres. Au cours de cette même période, Areva s’est développé pour devenir une des plus grandes compagnies dans le monde.»

Même à 12%, la taxation nigérienne restera inférieure aux 13% du Canada et aux 18.5% du Kazakhstan. Mais grâce à cette augmentation, l’uranium pourra contribuer à hauteur de 20% au budget nigérien, contre 5% au début des négociations. La question de l’injustice que vivent les Nigériens au sujet de l’exploitation de leur uranium déborde également les tableaux statistiques. Depuis plusieurs années, l’injustice attaque la sphère des représentations. Plusieurs enquêtes révèlent, en effet qu’elle génère des sentiments d’infériorité, d’exploitation, l’angoisse, le ressentiment et produit la violence et l’insécurité. Les forces spéciales peuvent protéger les infrastructures, mais pas la réputation d’une entreprise, encore moins l’affectio societatis.

Premier espoir de changement

Au premier trimestre 2014, la production journalière de pétrole du Niger avoisinait les 80.000 barils/jour dont 6000 destinés à l’exportation. Avec le site d’Imouraren, le Niger occupera le deuxième rang mondial des pays producteurs d’uranium. Au regard de sa proximité avec les pouvoirs exécutif et législatif du pays, Areva pourrait inciter et aider à la création de deux instruments essentiels de sécurité : un fonds de stabilisation pour amortir les chocs liés à la volatilité des cours des matières premières et un fonds spécial dédié aux générations futures.

Il convient toutefois de rappeler qu’Areva n’est pas la solution miracle à tous les problèmes du Niger. Loin s’en faut. Le pays doit diversifier son économie, en boostant le secteur agricole en particulier, pour minimiser son exposition aux aléas climatiques et aux fluctuations des cours d’uranium. Il doit impérativement renforcer la gouvernance dans les finances publiques pour s’assurer que les revenus de l’uranium et du pétrole notamment contribuent à la réduction de la pauvreté, à la construction des infrastructures et au bien-être des populations. Il doit enfin améliorer le climat des affaires pour attirer et retenir d’autres investisseurs internationaux, notamment ceux des pays africains, à l’instar du Maroc, dans un pays où tout reste à construire.

La société civile ne demande pas à Areva d’aller jusqu’au capitalisme philanthropique prôné par Bill Gates en janvier 2008 à Davos. Elle réclame simplement un capitalisme juste et responsable. Le Niger ne demande pas à la France de faire du bien pour faire du bien, mais d’intégrer le bien dans sa stratégie. Fort heureusement, Areva semble avoir compris qu’aucune entreprise ne peut plus se contenter de développer sa croissance en faisant fi des conséquences de ses actes, même dans une ex-colonie… En acceptant de réinventer son rôle, le groupe français pourrait non seulement améliorer son image, mais contribuer à rendre le monde meilleur.

Guy Gweth

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