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Entretien exclusif accordé par le Président de la République, SEM. Mohamed Bazoum, aux journaux français « L’Obs » et « La Croix », : “Nous serons très déçus si, demain, la France et l’Europe positionnent chez nous des forces symboliques pour combattre l’extension du terrorisme”

Publié le vendredi 20 mai 2022  |  Le Sahel
Entretien
© Autre presse par DR
Entretien exclusif accordé par le Président de la République, SEM. Mohamed Bazoum, aux journaux français « L’Obs » et « La Croix », : “Nous serons très déçus si, demain, la France et l’Europe positionnent chez nous des forces symboliques pour combattre l’extension du terrorisme”
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Dans un entretien exclusif accordé, à Niamey, à « L’Obs » et à « La Croix », le Président de la République, Mohamed Bazoum, acte la fin de la force conjointe du G5 Sahel, dont le Mali vient d’annoncer son retrait. Alors que les députés nigériens ont largement voté en faveur d’un texte autorisant le déploiement de forces étrangères sur le territoire pour combattre les djihadistes au Sahel, le Chef d’Etat, au pouvoir depuis un an, appelle à un engagement massif et plus résolu de la France et des Européens l’Europe.

● La junte au pouvoir au Mali a annoncé quitter le G5 Sahel. Cette force conjointe antiterroriste est désormais réduite à quatre pays: la Mauritanie, le Tchad, le Niger et le Burkina Faso, où le président Roch Marc Christian Kaboré a été renversé par un coup d’Etat fin janvier. Où en est le G5 Sahel?

Mohamed Bazoum : Le G5 Sahel est décédé. Depuis le second coup d’Etat au Mali [en mai 2021, neuf mois après le premier], Bamako est dans une fuite en avant qui l’isole en Afrique et nous prive d’une stratégie concertée et coordonnée pour lutter contre le terrorisme. Le départ de la France du Mali, alors qu’elle est un partenaire majeur, nous empêche désormais de coordonner nos actions. L’isolement du Mali en Afrique de l’Ouest est une mauvaise chose pour la sous-région.

● En revanche, c’est une bonne nouvelle pour l’organisation Etat islamique, surtout dans la zone dite des « trois frontières » entre le Niger, le Burkina Faso et le Mali.

Notre frontière avec le Mali est aujourd’hui sous la coupe de l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS). Bamako n’a pas investi les postes militaires avancés à notre frontière. Si ce pays était dans une situation normale, nous aurions été en mesure de développer notre coopération avec « Barkhane » et la force européenne « Takuba » [quelque 800 militaires chargés d’accompagner et de former les soldats maliens]. Le rapport de force aurait été différent avec les organisations terroristes.

● Vous avez dit assumer une relation « sans complexe » avec la France sur le terrain de la lutte antiterroriste. Qu’attendez-vous d’Emmanuel Macron ?

J’attends qu’il mette des moyens considérables dans la lutte antiterroriste dans le Sahel, j’attends la même chose de l’Europe. Avec la guerre en Ukraine, nous avons constaté que les Occidentaux ont beaucoup d’argent et qu’ils ont la possibilité d’en mettre une partie significative dans le combat contre le terrorisme, dans la stabilisation de nos pays. Le terrorisme est un fléau tout aussi dangereux que ce qui se passe en Ukraine en ce moment. Nous pouvons avoir un autre destin économique, ce qui serait un grand facteur d’équilibre international surtout pour les Européens dont l’Afrique et le Sahel sont très proches.

● Quels moyens supplémentaires attendez-vous ?

Une présence de « Barkhane » plus conséquente, des règles d’engagements différentes et plus d’équipements pour nos armées. Les Occidentaux en opération prennent trop de précaution, ce qui rend la réussite de leurs actions difficile. Ils sont obnubilés par cette idée qu’il faut zéro perte pour réussir. Ils doivent consentir à un peu plus de sacrifices, prendre plus de risques et ne pas être hantés par les pertes.

● Quel est le rôle du Niger dans la réorganisation des forces « Barkhane » et « Takuba » ?

Nous n’aurons pas un rôle plus important que celui que nous avons eu jusqu’à présent. Nous avons indiqué que des forces étrangères pourraient se positionner à la frontière du Mali et du Burkina. Nous attendons qu’elles y soient envoyées en nombre, avec des capacités aériennes conséquentes, des règles d’engagements efficaces, des sacrifices, des moyens financiers, avec beaucoup plus d’hélicoptères, de bombes. Nous serons très déçus si, demain, la France et l’Europe positionnent chez nous des forces symboliques pour combattre l’extension du terrorisme.

● Si la présence française est plus conséquente, ne craignez-vous pas que cela nourrisse le « sentiment antifrançais » dans les pays du Sahel ?

Sur les réseaux sociaux, le sentiment antifrançais ne peut pas s’étendre davantage. Tout l’espace possible pour exprimer la haine de la France est occupé en raison du travail remarquable des officines mobilisées derrière ce courant. Mais, sur le terrain, les populations du Niger comme du Burkina et du Mali n’ont pas ce problème. Elles ne demandent qu’une chose: que la présence des Occidentaux contribue à lutter efficacement contre les terroristes. La France et nos partenaires doivent mettre un point d’honneur à avoir des résultats. Ils sont là à la demande des gouvernements qui ont, pour la plupart, une légitimité démocratique.

● Vous prenez cependant un risque politique important en accueillant l’armée française en raison du rejet que suscite cette présence militaire en Afrique.

Il n’y a pas eu de soldats français sur notre sol depuis 1974. Il a fallu l’engagement de « Barkhane » [en 2014] au Sahel pour accueillir une base militaire aérienne projetée à l’aéroport de Niamey. Dans la lutte antiterroriste, nous sommes ouverts à tous nos partenaires, y compris français. Ils viennent dans le contexte de nos difficultés actuelles. Nous avons des bases terroristes à moins de 250 kilomètres à la frontière avec le Mali, et à moins de 100 kilomètres à la frontière avec le Burkina Faso. Il n’y a sans doute pas une capitale au monde qui ne soit sous une telle menace. Du moins, en Afrique. Nous avons, par conséquent, une conscience singulière de la nécessité de la combattre, avec tous les moyens qui ne compromettent pas les intérêts de notre pays. La population attend de son gouvernement qu’il crée les conditions pour lui assurer la sécurité, tout simplement. Le reste est une affaire de scrupules que nous n’avons pas, car nous n’avons pas de complexes.

● Quelles erreurs – commises au Mali – les Français ne doivent-ils pas renouveler au Niger ?

Au Mali, ce n’était pas la mission de « Barkhane » de réduire totalement le terrorisme. C’était celle de l’armée malienne. Nos partenaires sont là pour nous appuyer dans cette lutte, non pour la faire à notre place. Au Mali, le bilan n’était pas en demi-teinte. Si on considère que c’est aux « Blancs » de tout faire à notre place, on peut avoir cette impression. Moi, je ne leur demande pas de régler tous mes problèmes. Mais je serai exigeant, lorsque seront déployées ces troupes, quant à la nécessité que nous réussissions. Nous faisons un pari risqué car nos adversaires ont dénigré ce que nous voulons faire ensemble. Nous ne devons pas leur donner raison.

● L’enquête diligentée par Paris sur les événements de Téra, où trois Nigériens ont été tués en novembre 2021 lors d’une manifestation contre le passage d’un convoi militaire français, vous satisfait-elle ?

Non. L’enquête française a consisté à dire que l’armée française avait procédé à des sommations avec des armes létales et que ces sommations n’avaient pas vocation à tuer. Elle a considéré que les militaires n’avaient pas tué. Or nos forces de l’ordre ne sont pas intervenues.

● Vous avez conduit une enquête de votre côté. Quelles ont été ses conclusions ?

Elle a conclu que ce sont probablement les moyens létaux utilisés par l’armée française à des fins de sommation qui ont eu pour effet d’atteindre un certain nombre de manifestants et tué trois d’entre eux, des enfants. Si la France a une part de responsabilité, le Niger aussi. Nous avions engagé des forces pour maintenir l’ordre et elles n’ont pas été efficaces. Les Français ont dû se dégager eux-mêmes, ils ont dû utiliser des moyens létaux qui ont pu provoquer la mort. J’ai pris des sanctions contre les responsables de la gendarmerie, contre le ministre de l’Intérieur, car je considère qu’il suffisait d’avoir un petit dispositif de maintien de l’ordre pour que les choses se passent comme d’habitude, dans le calme.

Cela étant dit, les familles attendent d’être indemnisées. Nous allons le faire, c’est notre responsabilité. Nous allons, avec la France, trouver une formule pour mettre en place des compensations auprès des familles des victimes.

● Si la société russe de mercenaires

Wagner vous propose ses services, les

accepterez-vous ?

Je ne veux pas insulter mon armée, c’est pourquoi je ne louerai pas les services d’Européens pour qu’ils viennent faire la guerre à notre place. Et puis, ce que fait Wagner au Mali, si c’est avéré, est très inquiétant.

● Sur le plan intérieur, les observateurs constatent qu’il y a une réduction de l’espace démocratique au Niger.

C’est faux ! Aucun observateur ne dit cela. Peut-être l’avez-vous constaté, mais je ne pense pas qu’il y ait eu un seul observateur qui vous ait dit que depuis que je suis au pouvoir il y a eu une restriction de l’espace de liberté. Ce n’est pas vrai. Depuis que je suis là, j’ai entretenu personnellement une relation avec les journalistes et la société civile. Je viens de changer une loi pour élargir l’espace de liberté.

● Pourtant, la loi sur la cybercriminalité est présentée par de nombreuses organisations internationales comme un instrument de répression des voix dissidentes. Quant à la liberté de manifester, elle semble limitée.

Justement, j’ai demandé à la société civile quelles étaient, dans la loi sur la cybercriminalité, les règles de nature à réduire la volonté de s’exprimer librement. Elles ont été indiquées, et je les ai changées. Désormais, lorsqu’on a diffamé ou injurié un individu, on ne va plus en prison. J’ai dépénalisé les délits de presse. Il n’est plus difficile non plus, désormais, de manifester. Je vous l’assure. J’ai discuté avec des membres de la société civile, ils sont libres de marcher. Et vous pouvez leur transmettre cette information.

● Quel est l’impact de la guerre en Ukraine sur le Niger ?

La guerre en Ukraine n’aura pas beaucoup d’impact. Nous ne sommes pas de grands consommateurs de blé. Mais, évidemment, il y a une inflation sur la farine de blé avec laquelle nous faisons le pain consommé par une proportion minime de la population. La mondialisation ne se traduit pas partout de la même façon. Même le Covid-19 a eu moins d’impact chez nous. Nous en avons ressenti les méfaits cette année après l’inflation sur le fret maritime avec la Chine et avec des pays d’où nous importons le riz, comme le Pakistan, le Vietnam, ou l’huile végétale, comme la Malaisie. Nous ne sommes pas très intégrés dans l’économie internationale. En revanche, nous sommes confrontés aux mauvais résultats agricoles en raison de la faible saison des pluies en 2021, ce qui a eu pour effet une inflation sur les denrées que nous consommons le plus : le mil, le maïs et le sorgho. Nous sommes dans la phase la plus critique de cette situation.

● Que faut-il mettre en place ?

Nous avons essayé avec nos propres capacités d’acheter des céréales et de les écouler sur le marché à des prix réduits. Nous procédons aussi à une distribution gratuite des vivres pendant la période de soudure.

● Certaines ONG craignent une réorientation de l’aide aux pays les plus vulnérables en direction de l’Ukraine. Avez-vous constaté une diminution de la part de l’aide au développement consacrée au Niger ?

Je crains qu’on ait tout donné à l’Ukraine et que l’année prochaine il n’y ait plus rien pour nous. Mais ce ne sont pas des montants comparables. Ce que nous recevons est dérisoire comparé à ce qu’on est en train d’annoncer pour l’Ukraine. Si demain, ceux qui peuvent aider l’Ukraine nous disent qu’une partie qu’il nous réserve part vers l’Ukraine, c’est qu’ils sont plus cyniques que ce que nous aurions pu imaginer.
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