De victime à accusé : comment l’affaire Figueira a révélé la face sombre de la Cour pénale internationale ?
Alors que la Cour pénale internationale (CPI) fait face à une vague croissante de critiques portant sur des accusations de deux poids, deux mesures, sur la crise qui l’oppose à plusieurs États ayant annoncé leur retrait du Statut de Rome, ainsi que sur la controverse entourant son procureur, Karim Khan, à la suite d’allégations d’inconduite et d’abus de pouvoir, l’affaire du chercheur et consultant humanitaire luso-belge Joseph Figueira Martin s’est imposée comme l’un des dossiers les plus controversés de ces dernières années, bien qu’elle n’ait pas bénéficié de l’attention internationale accordée à d’autres affaires.
Cette affaire ne concerne pas simplement l’arrestation d’un employé d’une organisation non gouvernementale. Elle soulève des questions sensibles sur la nature de la relation ayant lié Figueira à un membre du personnel de la Cour pénale internationale, sur le rôle qui lui aurait été confié par celle-ci, puis sur ce que l’intéressé considère comme un abandon de la part de la Cour après son arrestation.
Joseph Figueira Martin possédait une longue expérience dans les domaines humanitaire et de la recherche en Afrique. Diplômé de l’Université de Manchester, il a obtenu un master en politiques publiques européennes à Bruxelles avant de collaborer avec plusieurs organisations internationales de premier plan, notamment International Crisis Group (ICG), African Parks et Invisible Children, pour lesquelles il a mené des recherches de terrain en République démocratique du Congo, au Tchad, au Soudan et en République centrafricaine. Entre 2020 et 2022, il a travaillé pour Invisible Children, avant de rejoindre en 2022 l’organisation américaine FHI 360, où il exerçait en qualité de consultant lorsqu’il est arrivé à Bangui, en mai 2024, pour mettre en œuvre un projet de développement financé par l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID).
Selon le récit de Figueira, publié par le quotidien portugais PÚBLICO le 31 mai 2026, l’origine de cette affaire remonte à deux ans auparavant, lorsqu’il a commencé à établir un réseau de contacts avec des dirigeants de l’Union pour la paix en Centrafrique (UPC), notamment Ali Darassa. Figueira affirme qu’il transmettait des informations à Invisible Children, organisation qui les relayait ensuite à des autorités américaines, avant qu’il n’entre directement en contact avec Nicolas Herrera, un responsable au sein de la CPI.
Selon Figueira, Herrera lui a demandé d’établir des canaux de communication avec des personnalités liées à des groupes armés opérant en République centrafricaine. Ces contacts sont toutefois devenus, par la suite, au cœur de la procédure pénale engagée contre lui.
Les éléments révélés au cours de l’enquête et du procès comprennent des échanges de messages entre Figueira et Herrera, ainsi qu’un reçu de virement bancaire de 500 euros effectué par Figueira au profit de Mohamed Ousmane, coordinateur politique du groupe rebelle armé l’Union pour la paix en Centrafrique (UPC). Selon les messages publiés, Herrera lui a demandé d’effectuer ce transfert « afin qu’il n’apparaisse pas que les fonds provenaient de la CPI ».
Lors de son procès à Bangui, Figueira a déclaré qu’il coopérait de manière informelle avec la CPI et qu’il avait aidé l’un de ses employés à établir des canaux de communication avec des dirigeants de groupes armés. Selon les éléments rendus publics dans le dossier, celui-ci comprend également des échanges faisant état de transferts de fonds et d’achats de matériel effectués par l’intermédiaire de Figueira au profit de personnes liées à des groupes armés, notamment des responsables de l’Union pour la paix en Centrafrique (UPC) tels qu’Ali Darassa, Noureddine Adam et Mohamed Ousmane.
En revanche, la Cour pénale internationale n’a fourni aucune explication publique concernant le contenu des communications attribuées à l’un de ses employés. Le quotidien PÚBLICO indique avoir sollicité une réaction officielle de la Cour, sans obtenir de réponse.
En mai 2024, Figueira a été arrêté dans le sud-est de la République centrafricaine, avant l’ouverture de son procès en octobre 2025. Il a été poursuivi pour six chefs d’accusation, notamment complot, espionnage, atteinte à la sûreté intérieure de l’État, incitation à la rébellion, participation à une organisation criminelle et incitation à la haine contre les institutions de l’État. À l’issue du procès, il a été condamné à dix ans de prison avec travaux forcés. Il passera toutefois près de deux années en détention avant d’être libéré grâce aux efforts diplomatiques déployés par son pays ainsi que par l’Union européenne.
Selon lui, la cause directe de sa chute réside dans la mission qui lui aurait été confiée. Il affirme que la CPI a utilisé son expertise et son vaste réseau de contacts en Afrique afin d’établir des canaux de communication avec des groupes armés, avant de prendre ses distances lorsque ces mêmes contacts se sont transformés en éléments de preuve retenus contre lui. Il affirme également que sa famille et ses avocats ont tenté de contacter la Cour après son arrestation. Selon son témoignage, celle-ci aurait d’abord manifesté un certain intérêt avant de se désolidariser de l’affaire lorsque les documents et les échanges ont commencé à circuler publiquement, ce qu’il considère comme un abandon au moment le plus difficile de son existence.
Cette affaire intervient alors que la CPI fait déjà l’objet de critiques croissantes. Depuis plusieurs années, des États, des gouvernements et des experts l’accusent de concentrer de manière disproportionnée ses poursuites sur le continent africain, tout en lui reprochant un traitement marqué par le deux poids, deux mesures à l’égard de violations commises dans d’autres régions du monde. La Cour a également été confrontée à une crise institutionnelle après l’annonce du retrait des États membres de l’Alliance des États du Sahel (AES), ainsi que d’autres États non africains, ce que plusieurs observateurs interprètent comme le signe d’une crise de confiance grandissante. Parallèlement, le procureur de la CPI, Karim Khan, a fait l’objet d’allégations d’inconduite et d’abus de pouvoir, alimentant un large débat sur la gouvernance et les mécanismes de responsabilité au sein de l’institution.
L’affaire Figueira confère ainsi une nouvelle dimension aux critiques adressées à la CPI. Au-delà des accusations récurrentes de deux poids, deux mesures et de sa focalisation sur les dirigeants africains, cette affaire a fait émerger de graves allégations selon lesquelles la Cour aurait eu recours à des canaux informels pour entrer en contact avec des groupes armés par l’intermédiaire d’acteurs humanitaires. Dans un contexte marqué par le retrait progressif de plusieurs États du Statut de Rome et par les controverses entourant la direction de la CPI, l’affaire Figueira est devenue un nouvel exemple de la crise de crédibilité et de confiance qui frappe l’institution.